Jacques two Jacques
Solo parlé-dansé avec la participation de l'auteur.
En retrouvant Michel Vandestien autour d'une pinte, nous reparlons du montage et de notre collaboration. Trois semaines de répétitions pour tout faire, le projet scénographique réalisé par Michel en cours de route, avec la complicité d'Orazio Trotta aux lumières et aux images et Eric Da Gracia Neves aux sons. Parmi les spectacles constitués sur un coup de tête celui-ci pourrait tenir du « chef-d'oeuvre », au sens des compagnons de France, pour sa clarté, sa sobriété sa grâce. Sur scène un espace dessiné par des lignes colorées, frontières, et une barre verticale. On est dans un lieu de répétition. Les premières impulsions du texte sont rythmique, ça commence par un rap en alexandrin suivi d'un poème automobile aux frontières de la Belgique et de l'enfance. Comment réussir un montage de textes, c'est écrit dedans. Les changements d'univers donnent des petits vertiges et Jacques danse des textes, Jacques frappe comme Brel les mots des Gilles de Binches. Tom Waits désaccorde la nuit, quelques images, un seau une serpillère entraîne la fin de l'écriture dans le sillage des rivières.
Le projet Jacques Darras
Il est issu d'une pratique de lectures publiques et performances établies depuis peut-être huit ans avec l'auteur, et tous lieux. Les textes que nous explorons sont nombreux, certains n'ont été visités que partiellement, la matière déborde.
Je cherche de nouvelles raisons pour l'eau de s'appuyer aux rives.
Je cherche de nouvelles appariades entre la parole légère courante et l'ouragan spontané du chant.
La scènographie est établie sur cette image : lieu technique d'une profération. On est chez soi et en studio. Une citation de ce qui a pu typer l'univers rap : jouer à vue avec ses instruments techniques, on « sample », on s'amuse jusqu'au narcissisme appuyé. C'est aussi ce regard à soi-même qui est déclencheur d'écriture chez Darras, immédiatement lié à la réflexion, miroitement dans le thème des rivières, reflet vertical de l'eau.
Je cherche de nouvelles circonstances pour faire entendre sans la lever, la voix dans le poème.
Notre voyage est une lecture, nos souvenirs communs s'écrivent dans le mot « marches », celles qui ont donné rythme aux soirées publiques, nul scoutisme aucune écologie poétique. Nos marches sont notre façons de scander, cette absence de réserve qui tient à réveiller la poèsie au passage, nos trépignements et nos joies.
Il n'est jamais de poésie que déclarative.
Il n'est de poésie que dans la déclaration d'amour que nous faisons aux noms aimés, par la parole ou par le chant.
C’est l’imagination qui court, le tableau ne bouge pas. La poésie est l’avantage apprécié des tableaux du musée. Seul le texte-dit fait les mouvements pour les personnages, la scénographie et l’action. C’est étonnant. Assez rare pour qu’on s’y pose.



Poésie, j’ai toujours tenu pour capitale, et matinale, la nécessité de la déchiffrer à voix haute pour qu’elle s’éclaire. Et qu’elle libère ses notes cachées. Pas nécessairement à voix haute en public, mais peut-être à soi-même, à voix haute à l’intérieur de soi. Où il faut timbrer, déchiffrer. Et, démarche d’acteur, reprendre, reprendre et s’exercer, imprimer toutes les impressions d’un texte par répétition. Sauter l’explication, vocaliser l’écriture pour qu’elle se mette à réfléchir, miroiter : c’est dans son écoulement qu’un poème se donne, dans sa déclaration ou dans le recommencement inépuisable de sa déclaration. Je m’autorise à dramatiser le poème, ensuite à l’ânonner. Et je l’enfle, je « l’Alaincunise », le « Jeanpierrreléautise » puis je le vide et le prolétarise quand il est encore temps. Ou je l’aristocratise, je le cuisine à l’excès avant de retourner à sa lecture plate. Prendre connaissance d’un texte en rêvant des tons qui lui conviendraient, effleurer sa diction d’origine, romantique, ou grégorienne. S’amuser, délirer, ventiler. Slamer ou scander la phrase, il y a des tas de voix offertes à son expression. Quelle que soit la retenue finale, j’aime la voix frémissante prête aux débordements. Et j’aime aussi, surtout, le temps où ça se déchiffre. Le musical soubassement des questions, la sensation d’une fouille. Je redoute la déclamation experte, diplômée, qui dit sans contredit savoir comment se dit Rilke ou Villon. L’assurance doit se doubler d’inhabileté. Non, je n’ai pas de préférence pour la souffrance aux mains nues. Un texte poétique se lit bien, se lit mal, les deux. Un enfant lit trois fois mieux qu’un sociétaire. Il manque toujours aux déclamations quelques licences sonores pestilentielles, deux ou trois vraies inconvenances. Hugoliens de tous poils, n’oublions jamais d’allégrement déchoir, ne pas décevoir. Nous portons tous en nous la capacité de dérailler, ça donne de l’air au poème.
Jacques Bonnaffé
Entretien à la Ferme du Buisson
Acteur, comédien metteur en scène, Jacques Bonnaffé est tout autant homme de théâtre que de cinéma. Dans Jacques two Jacques, véritable danse poétique, il retire sa chemise d’acteur pour se consacrer à la poésie. En dehors de mon temps d’acteur, je me suis gardé un temps pour la poésie qui, pour moi, se vit à voix haute. Cela tient à mes admirations et à mes lectures.
Et cette poésie, il arrive à la rendre claire et directe. J’ai toujours ressenti que la poésie était une langue savante accessible au plus grand nombre.
C’est parce qu’il aime la langue, qu’il sait la faire vivre : Au théâtre on décortique la vérité alors que la scène poétique paraît s’occuper de ce qui nous dépasse, qui est au plus profond de nous et qui est en soi l’origine de la parole.
Avec passion, vigueur et travail, il donne à voir une poésie vivante, qu’il rend drôle et parfois exubérante. Je me sens investi d’une mission peut-être. Troublé par le texte, je veux transmettre une écriture à l’état pur, je ne préfère pas qu’elle soit enrobée d’ambiances oniriques par exemple. J’ai besoin qu’on restitue la parole sans la théâtraliser. Dans Jacques two Jacques, naît une litanie aux mouvements changeants, une espèce de serpent du texte. Je change les états, c’est ça mon travail d’acteur. Je ne suis pas un simple diseur.
Avec son compagnon de route, Jacques Darras (présent sur scène), il opte pour une poésie engagée, sonore érudite et populaire. Ces deux agitateurs de la poésie parlée la défendent en tous lieux depuis plusieurs années, dans les jardins, les librairies, au cours des banquets… Avec Jacques Darras, on a une marche militante, ou cadencée. Pendant des années, on a fait nos marches parlées pour convaincre le monde au sens héraldique du projet.
Il n’est jamais de poésie que déclarative. Il n’est de poésie que dans la déclaration d’amour que nous faisons aux noms aimés, par la parole ou par le chant.
Jacques Darras
Darras n’écrit pas pour le théâtre, mais ensemble nous y jouons plus souvent qu’ailleurs. Nous lisons, disons, ou nous “écrivons voix haute”, généralement de concert jusqu’à nous retrouver trouvères. Nous en jouons même un peu, débordant du style poli des lenteurs, nous rythmons la lecture, nous remuons pas mal…
Parfois dans la déclamation, Jacques défie la poésie officiante et fait vibrer, jouer ou s’enjazzer les mots dans un moment loin du réel.
J’allume. Contact. Démarreur… Quatre bonnes secondes que nous roulons dans un poème.
Et nous voilà embarqués dans Jacques two Jacques. De cette vitalité débordante, brute, presque rabelaisienne, ressort un spectacle explosif où la poésie développe des figures acrobatiques dans lesquelles l’ami des poètes se jette… En toute liberté.
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- photos du spectacle (Michel Vandestien, haute définition).