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Jacques Bonnaffé au micro - © Brigitte de Malau

l'Oral et Hardi

Allocution poétique. Voilà un sacré moment que je m'esquinte à mémoriser ces textes de Jean-Pierre Verheggen, je propose d'en faire toute une salade et des discours, une véritable allocution poétique de rentrée. En cette période électorale continue où chacun en France est en droit de se questionner sur son éventuelle candidature, je propose de faire campagne avec nos voisins naturels et intarissables poètes francophones, les wallons subtils, nos cousins… Mais pourquoi ces gens là ne sont pas comme nous, dites, alors que nous avons vraiment les mêmes mots ? Pourquoi ces gens qui sont vraiment comme nous ne disent pas les mots pareils dites, une fois ?

Rapeurs, slameurs, encore un effort pour être poètes !

C'est vrai personne ne désire vous en empêcher. Parlez jeune gens, parlez, parlez même d'abondance, chatez, slamez, tchatchez, rapez en cadence, breakez en transes,que sais-je ? Exprimez vos différence ! Y compris celles qu'il y a entre ces différents genres !

Parlez cité, parlez quartiers, parlez banlieues, parlez moins mieux, parlez périph- aux risques et périphs de vous ghettoïser ! Parlez comme bon vous semble, parlez comme vous parlez ensemble, parlez comme on parle entre bande. Parlez même par la bande !

Parlez verlan si ça vous chante mais parlez verlan comme l'aurait fait Paul Verlaine en son temps, parlez-le en poètes, parlez en Paul Verlan tant qu'à faire ! Creusez vous la tête ! Ecrivez ! Insistez ! Récrivez ! Bossez d'arrache-vers et d'arrache-pied tout en faisant de la langue un travail et une fête ! Tout en exubérance autant qu'en patience. Y a pas le feu de ce côté même s'il y a quelques urgences ! Abandonnez donc ce style pompier sur lequel trop de vos textes se balancent ! Commencez par vous en débarrasser ! Prenez vos distances par rapport à ceux qui à l'opposé des respectables sapeurs de métiers ne mériteront jamais que d'être appelés de lamentables rapeurs ou slameurs pompiers ! Sachez vous en distinguer !

Jean-Pierre Verheggen

Avant de prendre la parole, j'aimerais vous dire ces quelques mots.

D’abord un bain de foule, on serre les mains. On se fait acclamer pour aussitôt protester de sa modestie, gagner la tribune et s’y perdre en circonvolutions poétiques : L’oral et Hardi, discours de campagne d’un éventuel non-candidat probable, parcours entamé au gré des festivals d’été, prolongé en soirée-concert jusqu’à devenir à Paris ville allocution poétique, fin de campagne à la maison… de la Poésie.

La langue m’échappe depuis toujours. Je n’arrive pas à la saisir. Je confonds tout : Freud et Fred, le danseur de claquettes ou, aujourd’hui Tintin et Desmond Tutu, Madame Bovary et Monsieur Bovidé. Ou Tiresias et Mamelle, j’en passe et des plus belges… Cette mésaventure des lapsus et des sons, cette faute de frappe au bord des lèvres nous ressemble, au Nord. Plus rare est l’idée de s’obstiner dans l’erreur et d’en faire quelque grande chose. Cela donne dans mon coin le personnage de Jules Mousseron — Zeph Cafougnette, celui qui cafouille — joué pendant des années avec La Fanfare. Qui me ramène outre frontière à Verheggen lorsqu’il ajoute Je suis un handicapé de la langue, un languedicapé de naissance.

On peut écrire ce qu’on veut sur l’œuvre de Jean-Pierre Verheggen, qu’elle est grandiose, unique, féconde ou fondatrice, provocante, réjouissante, inégalable, publiée, consultée et reconnue par tous les grands lecteurs de poésie contemporaine ou les vrais amateurs d’art, il reste toujours à la faire entendre. La livrer en scène.

L’oral et Hardi, portrait de l’artiste en hercule de foire, regroupe quelques grands textes étonnants de Verheggen, ses odes homériques, ses harangues, ses transes linguistiques, ses morceaux de brave homme, ses discours manifestes. Jean-Pierre a le goût du grand souffle épique, même quand ses thèmes ont allure de jeux de mots. Marcel Moreau a raison d’écrire qu’il est une sorte de bienfaiteur et d’ajouter pourtant, il a de quoi faire peur, avec son couteau à découper le vocabulaire, avec sa scie à tronçonner la syntaxe, avec ses tâches de grammaire sur son tablier. Mais voilà, ce n’est pas un boucher. Verheggen s’est lancé depuis quarante ans dans la grande aventure de l’ouissance, à la fois jouissance de l’oreille et jouissance par l’oreille [selon André Velter], il n’a cessé de mener à bride abattue l’une des plus toniques chevauchée verbale […] Poète phénomène poète énergumène, il est l’inventeur d’un genre nouveau, l’opéra bouche.

A TABLE ! A TABLE ! LES PATRIOTES SONT CUITES

Comme beaucoup d'autres ma connaissance de Jean Pierre Verheggen commence par le choc du degré Zorro de l'écriture. Je dis « commence » parce que ça ne s'arrête pas. Comme on retourne toujours à Rimbaud qu'on connaît presque, à force, on revient au degré Zorro, et l'on fatigue la couverture toujours trop neuve de Ridiculum Vitae, entre Zut et Zen, on use Artaud Rimbur etc.

DEO GRATIAS ! (Dieu aussi se gratte)

C'est une forme d'entraînement sa langue, je suis tenu de m'entretenir maintenant que j'ai réussi quand même à franchir quelques cols sérieux. En toute circonstance on peut déclamer le Verheggen, mais il est plus séduisant encore de le faire à contre courant, et dans les montées. Nous aurons eu la chance de faire intrusion ensemble dans les vrais récitals de poésie, entre Rilke Baudelaire et Adonis. Et ça n'aura pas été finalement pour y faire tâche, contestataire de service, humoriste ou trublion. Jean-Pierre ajoute de la poésie à la Grande poésie, il n'y a pas de langue d'affront, jamais un vers de refus (ce serait un comble !).

ROTULE AS-TU DU GENOU ? (Corneille in Le Cid Internet)

Il s'est trouvé une mission civilisatrice, parler des Belges en toute occasion non patriotique, dégager sa sensation de bien-être là, demeurer Belge et n'avoir pas à se justifier en France. Parler des langues de son endroit, avant d'écrire le moindre iota, toutes les langues de son enfance, dit-il, toutes les langues du monde en moins de cent coups de glotte. C'est par ce texte sur la complexité secrète d'une sous-région à travers ses parlers, que nous avons lié connaissance. Il devait y avoir un terrain d'entente, le Borinage de Jules Mousseron, les histoires de Cafougnette que je connaissais et les hautes études de ce collectionneur d'idiotismes sont à quelques encablures. Nous partageons les mêmes routes pavées.

L'essentiel est de ne pas participer (Pierre de Courbature)

L'un des premiers texte à déclamer mitrailler fut celui sur toutes les façons de dire du bien d'un bonhomme, en expressions familières « Qui cause d'jà comme un livre, parle, comme un avocat d'jà, qu'est sur la bonne voie, qui met bien ses attentions, r'garde à deux fois... » Sa langue, son rythme dur tapé, dansent. Il indique dès ses premiers tours de moulin, ce long texte, que le sens de la marche, l'écriture spontannée du bas-parler wallon ci-nommé (picard ou breton ou autre), n'est pas transcription maladroite de la pensée, grimace de l'expression mais pleine capacité à faire bouger les sens, agiter les têtes et traduction de la multiplicité des regards.

Rime riche. Vini, vini, vini ! (Jules Césure aux noces de Cana)

Il restitue des reflexes du parler populaire, la liste interminable, les portraits convulsifs, l'antiphrase émotive, le sentiment en coup de trique, sans aller nous envahir d'une histoire locale trop revendicative à force de détails et de saveurs du cru. Il n'y a pas d'autocélébration, pas de tourisme poétique en Belgique avec Jean-Pierre. Il n'y a pas, c'est effrayant finalement, de représentation militante des minorités dans sa fouille des modes mineurs de l'expression, pas de dévotion du particularisme non plus, et pas de revanche malgré les apparences. Jean-Pierre est un classique, un effrayant bouffeur de grande poésie, un musicien des sons, un accordeur-lecteur collectionneur, un avaleur de tous les mots de la langue, un érudit volcanique.

Jacques Bonnaffé (pour la revue Travioles)

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  • 7 photos de Jacques Bonnaffé et Jean-Pierre Verheggen (72dpi).

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